Séquence 4

Séance 2 : lecture analytique 1 : depuis « Or ce tyran » p 3 à « devient sèche et morte » p 4

Introduction :

La question de la gouvernance, et plus particulièrement de la tyrannie a connu bien des développements littéraires de puis le Prince de Machiavel jusqu’aux tyrans de théâtre (Néron dans le Britannicus de Racine). Etienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire, œuvre posthume publiée en 1574, s’intéresse à son tour à cette question sous un angle nouveau puisqu’il s’intéresse au rôle du peuple dans la construction de la tyrannie. Il a initialement posé le sujet de son discours, ce qui fut pour lui l’occasion de brosser un premier portrait du tyran, porteur de bien des vices, auteur de nombreuses cruautés et autres exactions (rapines, paillardises). Il en vient alors à la responsabilité du peuple soumis.

Problématique : Nous nous demanderons quelle stratégie argumentative ce passage met en œuvre pour appeler le peuple à l’insoumission.

Nous nous intéresserons dans un premier temps aux modalités de cette stratégie argumentative avant d’analyser comment elle invite implicitement les sujets à la désobéissance civile.

I – Une stratégie argumentative sûre :

Ainsi que le suggère le terme « discours » dans le titre, il s’agit pour La Boétie de défendre son point de vue, original, sur la question de la tyrannie et de démontrer comment elle se construit grâce aux peuples soumis eux-mêmes.

1 – La Boétie s’appuie sur un discours fortement organisé :

Nourri de rhétorique latine, l’humaniste La Boétie structure son propos sur le mode des auteurs latins dont il est innutri. Il élabore une stratégie argumentative sûre fondée à la fois sur le LOGOS (preuve logique et objective, raisonnement discursif), l’ETHOS (adoption d’une attitude convenant aux attentes du lecteur) et sur le PATHOS (mouvement que l’orateur cherche à susciter chez le public, émotion).

La Boétie expose sa thèse. Il s’agit initialement d’expliquer que le tyran a finalement peu de poids. Pour ce faire, il recourt à des phrases négatives comme « pas besoin de le combattre, ni de l’abattre » qui lui ôtent la puissance qu’il usurpe. La Boétie veut démontrer qu’il est en réalité bien plus faible qu’on ne le croit. EX : « Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude ». Sa force lui est extérieure : ce n’est pas l’une de ses qualités propre, elle émane du peuple, c’est le peuple qui l’alimente.

La Boétie met en œuvre un discours très construit, en recourant notamment à des effets de balancement comme « Il ne s’agit pas de … mais de » pour opposer les deux points de vue.

On note aussi des parallélismes de construction. Ex : L 10 « si pour… s’il n’est »

L 15-16 « plus… plus/ plus…. Plus »

Recours à des phrases assertives et au présent gnomique. Ex : « Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent… »

Abondance des connecteurs logiques : OR/ puisque/ donc. L 17 on repère une articulation logique forte « Mais » qui oppose deux cas de figure : la situation actuelle et la soumission/ la désobéissance possible

On note également à ce titre le jeu autour du pronom personnel « soi » L 3 « rien pour soi »/ « rien contre soi »

La Boétie orchestre son propos autour d’oppositions :

Il oppose par exemple deux états : la liberté/ la servitude (opposition des champs lexicaux) : recours à des associations binaires ex : « pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre »

Champ lexical de la soumission : tyran/ servitude/ servir/ s’asservit/ être soumis/ repousse sa liberté/ prend le joug/ consent à son mal

Champ lexical de la liberté : être libre/ recouvrer sa liberté/ ses droits naturels/ la liberté

Cette opposition structure la pensée de l’auteur et le texte.

– recours au double oxymore L 13 « la vie amère et la mort bienfaisante » (oxymore renchéri par le parallélisme de construction).

Il recours parfois à un raisonnement par analogie : image du feu et de la petite étincelle. Analogie tyran/ étincelle.

Tout ceci se fonde sur un art de la démonstration averti.

2 – L’art de la démonstration

La démonstration fait appel à la raison du lecteur et recourt à un raisonnement construit de manière logique comme nous venons de le démontrer. Il semble cependant que l’on puisse parler de démonstration au sens propre du terme dans la mesure où le discours, extrêmement vivant, donne à entendre et à voir la pensée de son auteur.

– le présentatif « c’est » L 5 pointe du doigt les responsables. Idem L 3 avec « Ce sont les peuples… »

– démonstration visuelle et sonore qui mêle les registres et les effets. Il s’agit de convaincre (en faisant appel à la raison) mais aussi de persuader (chercher à obtenir l’adhésion du lecteur en faisant appel aux sentiments).

– puissance visuelle de certaines images. Ainsi le portrait du tyran suggère la violence : « plus les tyrans pillent, plus ils exigent ». On note alors le recours au champ lexical de la dévastation, de la destruction qui fait du souverain un brigand (pillent, ruinent, détruisent, out anéantir et tout détruire). On peut également mentionner l’image contenue dans l’expression « de bête redevenir homme » l 8. En recourant à de telles images, La Boétie use d’un registre pathétique qui vise à sensibiliser le lecteur et à susciter sa révolte. Idem pour l’image du feu

– puissance sonore du discours : on peut noter à ce titre les effets produits par certaines allitérations. Ex : allitération en dentales l 1 et 2 qui traduit l’anéantissement possible du tyran/ allitération en [K] l 5 et 6 qui suggère la violence de la situation/ allitérations en dentales et en [P] l 15 et 16 qui miment également la violence.

– A cela s’ajoute les marques d’oralité offertes par ce discours écrit.

– Recours à l’EPANORTHOSE (figure qui imite le mouvement de la pensée en corrigeant immédiatement ce qui vient d’être dit, on apporte une nuance, une précision). Ex : « les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener » ou encore « qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche ». Cette figure produit un effet d’oralité dans la progression du discours, cela l’anime. La figure met aussi en valeur l’ethos de celui qui parle en donnant au lecteur l’impression de l’associer au déroulement de la réflexion.

– Implication de l’auteur dans son propos : présence des marques de la 1ère personne « je ne l’en presserais pas » L 7/ « je n’attends » L 8 « j’admets L 9 : ceci révèle une véritable prise de position, un engagement.

– La prise de position de La Boétie est également traduite par l’exclamation « mais quoi ! » L 10 qui suggère son indignation, ou son incompréhension de la situation, de la passivité des peuples. Par l’intensité qu’elle suppose, l’exclamation opère comme un instrument au service du réveil des consciences des lecteurs aveuglés et endormis dans la tyrannie.

– La ponctuation participe donc de l’oralité du discours, elle le vivifie. On peut citer à ce titre le recours aux QUESTIONS RHETORIQUES : fausses questions qui ont pour vocation de faire avancer les débats. Ex l 12 et 13

II – Un appel au peuple implicite :

1 – Le principe de la désobéissance civile :

La Boétie confronte d’abord le peuple à ses responsabilités en recourant à des tournures personnelles qui désignent le peuple à la fois comme objet et comme sujet de son asservissement. Il use de verbes pronominaux comme « qui s’asservit et se coupe la gorge », ou des verbes comme « qui consent à son mal ». On peut également noter la présence fréquente des pronoms personnels renforcés par « mêmes » : ex « les peuples eux-mêmes ». Le peuple est en position de sujet, il est actif dans l’élaboration de sa servitude ainsi que le souligne la redondance « repousse la liberté et prend le joug ».

Selon La Boétie le peuple doit renaître ce que suggère le recours au préfixe « re » qui signifie un retour (ici un retour à l’état naturel) : « Recouvrer sa liberté » / « Rentrer dans ses droits naturels »/ « de bête Redevenir homme ». Il s’agit bien de renverser une situation.

Pour convaincre le peuple, il feint de comprendre la position du peuple : il endosse alors un ETHOS :

« j’admets qu’il aime mieux » : ici il concède une certaine excuse au peuple (concéder = reconnaître qu’une partie de la thèse adverse est valide pour ensuite réfuter le reste de la thèse. C’est un bon moyen de convaincre dans la mesure où la concession permet d’entrer dans le raisonnement de l’adversaire pour mieux le dépasser).

La Boétie joue ici avec l’ETHOS.

– recours à l’isotopie du refus : « ne consente point à « / « de ne rien lui donner »

Il insiste également sur le rapport de force inégal qui fonde la tyrannie : un contre tous qui doit devenir tous contre un. Il joue avec l’opposition du singulier et du pluriel :

Ce tyran seul : l’adjectif isole le tyran / le pays, le peuple = des singulier collectif/ les peuples

Ceci afin de souligner combien il est aisé finalement de sortir d’un tel système de gouvernance.

2 – Implicite et movere :

La Boétie reprend à son compte le principe du MOVERE : il s’agit de sensibiliser les lecteurs pour les faire « bouger ». : les émouvoir , les toucher afin de les inciter à évoluer.

Il joue alors sur le PATHOS pour réveiller les consciences. Ceci est particulièrement net dans le recours à l’image « se coupe la gorge ». De tels termes permettent une peinture extrêmement violente de la situation des peuples. Il s’agit de signifier implicitement l’injustice de la situation.

Ceci explique pourquoi il recourt à des images concrètes comme celle de la branche morte ou comme la métaphore filée de l’aliment et de la nutrition. Ces images sont susceptibles de faciliter la compréhension du plus grand nombre, mais elles accroissent également les émotions.

Il recourt également à des phrases hypothétiques pour immiscer sa pensée dans l’esprit du lecteur, le conduire à suivre la voie de sa propre pensée. Ex l 10 « Si pour avoir la liberté il suffit de la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde… ». Ces hypothèses ont pour but d’ouvrir la réflexion du lecteur, de le confronter à des évidences qu’il ne voit pas jusque là. La Boétie adopte ainsi le principe de l’insinuation : adresse par laquelle sans énoncer une chose on la donne à entendre ou on prépare l’esprit à la recevoir. En rhétorique, on appelle insinuation ce que dit un orateur pour gagner la bienveillance de son auditoire.

L’opposition entre le simple souhait et le sang versé est aussi un outil pour inciter le peuple à cesser d’agir contre lui-même.

On peut aussi remarquer que certaines phrases déclaratives opèrent quasiment comme des injonctives. Ex L 1 et 2 « il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. »

Conclusion :

Texte résolument polémique qui mêle les registres afin de placer le peuple face à ses responsabilités et de l’inviter à la désobéissance civile pour ruiner le système de la tyrannie. Il s’agit de persuader le peuple de sa capacité à renouer avec la liberté.

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