Lecture analytique du texte de Raymond Queneau (1903-1976) « Bon dieu de bon dieu »

Intro : Les années 1950 voient la création de l’OULIPO (l’Ouvroir de Littérature Potentielle), qui plutôt qu’un mouvement consiste en un regroupement d’artistes et de scientifiques résolus à considérer la littérature comme un laboratoire du langage. Rejetant l’inspiration, ils s’adonnent à une poésie expérimentale, régie par des contraintes parfois surprenantes (ex écrire un texte sans la lettre E). Queneau, l’un des fondateurs de ce groupe, compose quelques années auparavant ce poème intitulé « Bon dieu de bon dieu », publié dans le recueil Instant fatal en 1948. Il s’agira pour nous d’analyser comment ce texte qui se présente comme un portrait de poète constitue un art poétique original.

I – Autoportrait du poète à sa table :

De même que certains peintres se représentaient dans leurs ateliers, Raymond Queneau semble brosser ici son autoportrait alors qu’il compose un poème.

Un autoportrait en action : La forte présence du pronom personnel « JE » et la forte présence du champ lexical de l’écriture et de la poésie font de ce texte une sorte d’autobiographie poétique, du moins de témoignage vivant de l’artiste en pleine composition. Le pronom JE est en effet toujours employé en position de sujet et suivi de verbes désignant des activités et non des états passifs. Ex : « que je t’enfile » « que je t’enlyre ».

La dramatisation de l’écriture : L’écriture semble se dérouler sous les yeux du lecteur grâce au recours au présent d’énonciation : ex « en voilà justement un qui passe ». Le poète construit son texte mot à mot, ainsi que le suggère l’anaphore « et que ». Chaque mot semble une nouvelle perle ajoutée au collier. On peut voir dans le présent une valeur performative dans la mesure où la parole est action. Queneau de la sorte se livre à une dramatisation de l’écriture, il donne à voir son cheminement sur la page. Il recourt finalement à une spectacularisation du processus d’écriture. Ainsi le terme « voilà » dans le vers « en voilà justement un qui passe » donne la scène à voir.

II – Un art poétique original :

Cette dramatisation permet de mettre en lumière le processus d’écriture et permet au portrait d’opérer également comme un art poétique prônant une sorte de fête du langage aux dépens de la théorie d’une parole inspirée.

A – Désacralisation et rejet de la théorie de l’inspiration : Queneau rejette toute idée de parole inspirée en recourant à l’humour. Il désacralise de la sorte la création poétique en recourant notamment à la formule « petit petit petit » généralement destinée aux animaux, pour stimuler sa création. Il s’agit de ramener l’écriture à une échelle humaine. On note également la dimension sacrilège de l’ouverture du poème. L’expression « Bon dieu de bon dieu », appartenant au langage familier, tient du juron et renvoie Dieu dans ses quartiers ainsi que l’atteste l’absence de majuscule. L’écriture n’est pas donnée, elle se cherche. On note à ce titre l’importance de l’expression « j’ai envie d’écrire ». C’est la volonté du poète qui s’exerce. Il va à la rencontre du texte, ce que traduit l’expression « viens ici ». La multiplication des termes formés avec le préfixe « EN » suggère la maîtrise du JE sur le texte. Le poète est peint en pleine activité et le texte se voit réduit à l’état d’objet. Le pronom personnel COD « t » (ex « que te t’entube »/ « que je t’enrime ») signifie bien qu’il est le matériau sur lequel on travaille. Le préfixe En peut d’ailleurs signifier le passage d’un état à un autre, la métamorphose du matériau brut en produit fini. Ceci est particulièrement net pour l’image de la compression : « que je t’entube ».Donc il n’y a pas inspiration chez Queneau mais réelle aspiration à l’écriture. L’allitération en dentales traduit cette volonté.

Mais c’est aussi un acte de liberté.

B – L’éloge de la poésie comme art du langage : L’expression d’une certaine trivialité (avec le langage familier) a pour vocation de ramener le poème à une plus juste valeur : le travail du langage. Queneau convoque les mots avec humour. Il s’inscrit en cela dans la tradition des Grands Rhétoriqueurs du début du XVI° qui se plaisaient à jouer avec le langage.Il joue avec les mots, et revendique ainsi une certaine liberté. Ex : le verbe enpégase est formé sur le radical Pégase. Dans la mythologie grecque il s’agit d’un cheval ailé, divin, au service de Zeus qui pouvait aussi figurer une certaine forme d’inspiration. Il opérait même comme une allégorie du poète. Ici Queneau ajoute le préfixe En qui semble lui ôter aussitôt toute valeur. Le verbe « enpapouète » laisse entendre une déformation du terme poète mais aussi l’onomatopée plus triviale « pouet pouet ».A travers ces tours, on constate un véritable plaisir procuré par la création. Le recours à des vers très courts, dénués de toute ponctuation, traduit une excitation. L’assonance en [i] souligne le caractère jouissif de l’écriture.

Mais la poésie reste un art, ce que signifie la métaphore du collier. Le poème est un objet travaillé, le poète un artisan du langage. Il faut comprendre ce travail comme un détournement du langage de son emploi habituel.

Conclusion : À travers cet autoportrait qui dessine également les grandes lignes de son art poétique, Raymond Queneau se livre à l’éloge original de l’écriture poétique. Il s’appuie sur une orchestration poétique d’un genre nouveau et présente le poème comme un laboratoire privilégié où le poète s’adonne à des manipulations langagières (vs pouvez ouvrir sur Marot).

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