Séquence 4 / OI « Art » de Yasmina Reza

Lecture analytique 3 : L 764 à 829

 

Introduction

Dans cette pièce offerte au public en 1994, Yasmina Reza, comme le suggère le titre, place l’art au cœur des débats, et plus particulièrement au cœur d’une vieille amitié fragilisée par des divergences de points de vue autour d’un monochrome d’Antrios dont Serge, dermatologue et amateur d’art moderne, vient de faire l’acquisition. Marc a d’emblée détesté ce tableau, « cette merde », tandis qu’Yvan a émis un point de vue plus nuancé. Dans cette scène, le trio se trouve réuni pour la première fois chez Serge. Si l’étude onomastique (an: quoi qu’il arrive/ tri: trois et os suffixe hellénisant) tend à faire de cette œuvre ce qui soude le trio quoi qu’il arrive, il semble bien qu’elle soit dans l’immédiat source de division et de querelle au point que les amis en oublient leurs projets de dîner. On peut alors s’interroger sur la mise en œuvre de cette tension croissante qui met en péril une amitié ancienne.

Nous analyserons initialement comment le dramaturge traduit cette situation conflictuelle avant de nous intéresser aux enjeux de cette querelle.

 

I- Une situation conflictuelle:

Le retard d’Yvan a agacé ses deux amis qui se voient ensuite contraints d’écouter sa très longue tirade sur les soucis occasionnés par l’organisation de son mariage avec Catherine. La tension est donc croissante et se manifeste par le rythme de la scène.

A- Une conversation vive

– La présence de stichomythies et la ponctuation expressive traduisent des échanges tendus. L’agacement est parfois tel que les protagonistes ne parviennent plus à développer leurs pensées et se limitent à quelques mots, presque vides de sens. La stichomythie est alors aussi un signe d’impuissance.

Ils se contentent parfois de reprendre les mots de l’autre: « Et alors ? » « Et alors, rien » (L 76′ et 765 puis 800 et 801). Il en va de même avec l’anaphore de « Ah bon ? » « Ah bon ? » « Ah bon ! » qui témoigne de difficultés de communication.

La 1ère réplique de Serge après la tirade, qui se limite à ces deux mots « Et alors? » suivis de points de suspension, traduit son agacement et peut laisser sous-entendre qu’Yvan a longuement monopolisé la parole pour ne pas dire grand chose.

Les amis en viennent aussi à se couper la parole ce qu’indiquent les points de suspension L 774/ 792).

Le recours à un vocabulaire familier teinte les échanges aussi d’une certaine violence et témoignent d’un manque de respect : « emmerder » et « bonnes femmes » L 768-69/ lexique de la de la folie « Mais il est fou! » L 793 + lexique de la querelle: « Pourquoi tu prends la mouche ? » (l.786), « Tu dis ça avec un ton narquois » (l.790), « Tu as l’air d’insinuer » (l. 787) « Tu me cherches aujourd’hui. » (l.804).

Ces remarques opèrent comme autant de reproches et les nombreuses répétitions indiquent que chacun ressasse ses rancœurs; on peut citer à ce titre la reprise du terme « chef d’œuvre » / L 818-819 ou « je trouve cela un peu gras » L 818 à 820. A travers ces répétitions, ces échos, on comprend que les humeurs ricochent les unes sur les autres.

Par ailleurs les répliques réduites à un mot (4 occurrences de « oui », 3 de « non”) ou à des formules minimalistes comme « pas du tout » portent atteinte au dialogue et signifient l’incapacité à communiquer véritablement.

B – Une joute verbale:

Le personnage d’Yvan semble la victime toute désignée de ses amis. Il se pose d’ailleurs lui-même en victime régulièrement au fil de la pièce (changement d’emploi par exemple et condamnation à la papeterie). Dans sa tirade précédente, ce « Minidrame avec Catherine. Ecourté parce que j’étais en retard. » (L 766) le sort semble s’acharner sur sa personne. On lui reproche ce « retard », qualifié de « laxisme » par Serge ou «incapacité à la contrainte ». Tout se passe comme si Marc et Serge oubliaient un court instant leur querelle pour orchestrer un duo de reproches contre Yvan, qui leur permet ainsi une diversion et qui sert de bouc émissaire. Tous deux s’assemblent pour lui conseiller la lecture de Sénèque, même si leurs motivations sont différentes. Ils sont aussi d’accord pour trouver qu’Yvan pourrait se forger sa propre opinion. Serge s’en prend à Yvan en prenant Marc pour exemple: « Lui, il fait ce qu’on veut, il fait toujours ce qu’on veut, lui »: la répétition du pronom tonique LUI aux deux seuils de la phrase isole Yvan.

Pourtant le vrai sujet de discorde réside entre Marc et Serge depuis la découverte du tableau relatée dans l’exposition. Marc fait preuve d’une incompréhension totale devant cet achat et Serge, assez rancunier, ne comprend pas son attitude dédaigneuse. Ils se livrent alors à une partie de ping pong par tiers interposé, en la personne d’Yvan. L’attaque au lieu d’être directement frontale est alors indirecte. Marc s’offusque « Pourquoi tu te laisses emmerder par toutes ces bonnes femmes ? » avant de conseiller à Yvan la lecture de Sénèque. Cette exhortation est un prétexte, pour régler son compte à Serge qui l’a invité à la même lecture auparavant. C’est aussi un prétexte pour relancer le débat sur la notion de chef d’œuvre et celle de modernité. Les occurrences du terme « chef d’œuvre » dans les répliques des deux amis soulèvent de nouveau la question de la subjectivité du jugement tandis que le jeu sur le terme modernissime, dont Marc isole ironiquement le suffixe superlatif et valorisant L 804 : modern-issime, est l’enjeu d’une moquerie. Marc cherche ainsi à réfuter la valeur du jugement esthétique de Serge.

Ainsi les deux querelleurs en viennent presque à occulter la présence d’Yvan qui s’efface pour n’être plus que le spectateur et parfois l’arbitre de leur dispute, comme en témoigne son exclamation L 806 « Vous n’allez pas vous engueuler, ce serait le comble ! » (même chose dans le dénouement)/ Il cherche également à créer une diversion réparatrice L 811-812 en les ramenant à leur soirée: « Alors qu’est-ce qu’on fait ? »

Mais l’attaque peut aussi être directe, notamment lorsque Serge recourt à cette réplique laconique L 780: « il ne l’a pas lu ». Il prend ici Marc en flagrant délit de conseiller une lecture dont il ne sait rien lui-même. Marc rétorque alors sur le thème du « modernissime ».

Yvan s’efforce d’éviter le conflit et de ramener ses amis à la raison: « qu’est-ce que vous avez tous les deux ». Il adopte la posture du conciliateur dans l’affaire du tableau. A la manière d’un Philinte dans le Misanthrope, il déteste les conflits et conçoit les relations sociales autrement. On peut mentionner à ce titre les deux exclamatives « Elles sont folles » (L 771) et « vous êtes vraiment bizarres ! » (L 828-29) qui stigmatisent les querelleurs en tout genre.

 

 

II Les motifs de désaccords

La toile d’Antrios est à l’origine de cette querelle, toutefois cette dernière s’amplifie et s’étend à d’autres sujets. Elle fait également apparaître des conflits de personnes.

A – Des caractères opposés

Serge est un amateur d’art moderne. A l’affut de l’innovation, il appartient à son époque et se revendique même avant-gardiste, le néologisme « modernissime » (l.776) en est le signe. Marc reprend ici un terme utilisé auparavant par Serge, mais à la différence de ce dernier il emploie l’adjectif dans une intention ironique: ce mot qui était valorisant dans la bouche de son ami, revêt ici une dimension dévalorisante. Pour Marc, son ami semble victime d’un effet de mode qui s’accompagne d’un snobisme évident.

Il se pose comme un esthète et comme un lettré, notamment en se référant à Sénèque, mais une contradiction laisse poindre son snobisme. Il cite en effet Sénèque mieux saluer sa philosophie universelle et toujours d’actualité « Tu ne trouves pas extraordinaire qu’un homme qui a écrit il y a presque deux mille ans soit toujours d’actualité ? » (L 807-808). Toutefois, cette référence au stoïcien et à un ouvrage qui prône une vie raisonnable et vertueuse dégagée des possessions matérielles, peut surprendre chez un être capable de se laisser prendre par les pièges des spéculations propres au marché de l’art et d’acquérir un monochrome pour une somme exorbitante.

Le personnage de Marc apparait comme son antithèse tant il est rationnel et passéiste. S’il cite Sénèque ce n’est pas pour sa modernité mais bien parce qu’il s’agit d’un auteur antique classique. Il fait preuve d’une franchise et d’une intolérance à toute épreuve, au mépris de la paix sociale, il campe sur ses positions, incarnant en cela un Alceste moderne. On discerne également dans l’expression « ces bonnes femmes » une once de misogynie.

Face à ce numéro de duettiste, Yvan fait un peu pâle figure. Tourmenté, il reste dans la dépendance des autres et peinent à s’imposer comme le signifie ses répliques L 768-69 « pourquoi je me laisse emmerder, je n’en sais rien ! » puis L 825 « Moi je fais ce que vous voulez. ». Jamais leader, il suit le mouvement.

Ces personnages incarnent à leur manière la querelle ancestrale des anciens et des modernes, puisque Marc apprécie l’art figuratif et les canons de la beauté classique (toile représentant un paysage vu d’une fenêtre dans son salon), tandis que Serge est un adepte de l’art contemporain (cf. jeu sur le terme modernissime). Et même lorsqu’ils évoquent une œuvre commune comme celle de Sénèque c’est pour des raisons divergentes.

B – Le langage de l’amitié?

Ils en oublient même l’importance de l’amitié pour Sénèque et la tolérance et la clémence qu’elle suppose. Serge et Yvan la conçoivent comme un partage, un échange véritable nécessitant la prise en compte de l’autre et le respect. On peut citer à ce titre la proposition conciliante de Serge L 822: « On va dans ce restaurant si ça vous fait plaisir » et la réponse d’Yvan « Moi je fais ce que vous voulez » (L 825). Marc lui recourt à la concession : « Je trouve ça un peu gras, mais je veux bien… »

Entre ces 3 là, la clémence ne parvient pas à s’imposer et la référence à Sénèque, auteur d’un traité Sur la clémence peut être interprétée comme un clin d’œil ironique du dramaturge.

Mais si leurs relations sont si compliquées et si conflictuelles c’est parce que le langage semble vain ou inapte à créer du lien.

– la stichomythie, la répétition de certaines termes ou la reprise de répliques d’un personnage à l’autre indiquent que la conservation tourne quelquefois à vide: ex L 764 à 771/ Idem pour l’anaphore de « Ah bon » dans la bouche d’Yvan

– les jeux de répétitions font apparaître que les mots sont parfois inaptes à désigner une même chose pour tous. Ex du terme chef d’œuvre. Serge en a bien conscience lorsqu’il réplique à la L 810 « Question de mots » à propos du terme « classiques ».

– outre la subjectivité des mots, se pose la question des non-dits : silences qui en disent long ou qui sont interprétés peut-être à tort. Le poids des sous-entendus s’avère très important dans cette discussion. Serge prête ainsi des intentions à Marc, comme le signifie la proposition « Tu as l’air d’insinuer… ». Il est sensible au ton de Marc « narquois » (L 790), « insinuer » (L 787), « chef d’œuvre avec un ton » (L 792). Il lui avait de la même façon reprocher les intentions et les significations de son rire dans l’exposition.

Le poids de l’implicite, réel ou imaginé, ébranle l’amitié qui repose sur la sincérité et la franchise, tandis que la subjectivité du langage opère comme une pomme de discorde.

 

Conclusion

La tension entre les 3 personnages se fait donc croissante et s’étend à l’ensemble des sujets de discussion. Cette amitié de longue date n’est pas épargnée par l’intolérance et les ressentiments accumulés au fil des années, ressentiments d’autant plus destructeurs qu’ils appartiennent trop souvent au domaine du non dit. Outre la réflexion sur l’œuvre d’art, Yasmina Reza met ainsi en œuvre une réflexion sur la fragilité des liens sociaux et la difficulté du langage à les entretenir.

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