Séance 7 : Lecture analytique « A la musique » d’Arthur Rimbaud
Intro :
Amorce : vous pouvez partir de Charleville, ville de garnison, la ville natale de Rimbaud, associée à sa mère donc ainsi qu’à la bourgeoisie et à la religion. Ville que Rimbaud déteste et qu’il qualifie dans sa correspondance (lettre à Izambard) de ville suprêmement idiote (« Charlesotteville ».
Situation du texte : la cité est expressément nommée dans le sous-titre « Place de la gare à Charleville », de ce poème intitulé « A la musique », rédigé en 1870 et extrait du recueil Les cahiers de Douai.
Présentation du texte : Cette ville est l’occasion d’un tableau, d’une description dans laquelle le jeune poète porte un regard acerbe et critique sur les habitants, fustigeant la bourgeoisie qu’il confronte à un groupe de jeunes gens.
Problématique : montrer comment ce tableau d’un décor extérieur et des personnages qui l’animent est l’occasion pour Rimbaud de se livrer à une nouvelle satire de la bourgeoisie dont il se sent en marge.
Plan :
– axe 1 : une construction en diptyque
– axe 2 : la satire d’une bourgeoisie de province ou le monde de l’ordre
– axe 3 : les éléments du désordre.

I – Un dyptique
L’évocation de la ville de Charleville, et plus particulièrement de la Place de la gare, s’organise dans ce poème selon une construction binaire. Il s’agit d’un tableau en diptyque.
A – Un tableau :
On peut parler de tableau dans la mesure où le discours descriptif domine : évocation du décor, nombreux adjectifs, expansions du nom, présent descriptif. Tableau animé ici.
– Le décor est extérieur.
La description procède par plans.
– toile de fond : « place taillée » « mesquines pelouses » « square » « les arbres et les fleurs »
– arrière plan : tableau de foule « tous les bourgeois poussifs »
– 1er plan : évocation de détails notamment à travers le portrait de personnages pris individuellement, isolés de la foule par l’acuité du regard du poète.
Le regard part du lointain et du général pour se focaliser sur des points précis.
B – Un diptyque :
Cette foule se divise en deux groupes humains bien distincts. Le tableau comprend deux volets, réunis par un thème commun : ici le concert donné place de la gare. On peut donc parler de diptyque.
– v 1 à 24 : peinture de la bourgeoisie et d’un univers où règne l’ordre
– v 25 à la fin : univers du désordre. La transition est soulignée par la présence à l’initiale du v 25, sous l’accent, du pronom tonique de la 1ère personne « MOI ». Attention, le Moi et le JE ne se confondent pas forcément avec le poète.
Dans le 1er univers tout semble organisé, rien n’est laissé au hasard, tout est ordonné : expressions comme « place taillée »/ « square où tout est correct » « les jeudis soirs » qui indique une habitude, vie réglée + présent à valeur itérative. Importance des indices spatiaux comme « au milieu » « aux premiers rangs » qui donnent l’impression que chacun a une place bien définie.
Toutefois cet univers se voit perturbé dans le sixième quatrain qui évoque « les voyous ». Ce quatrain occupe une place et une fonction particulière : le monde des voyous semble en contradiction avec l’atmosphère précédente, mais le lien entre les deux mondes est assurée par l’idée de contrebande v 20 qui suppose finalement cette présence des voyous.
Dans le second univers, le rire domine. Aux vêtements étriqués s’oppose l’adjectif « débraillé », aux « grosses dames » les « alertes fillettes ». Les pelouses sont graduellement devenues « gazons », la vieillesse cède la place à l’évocation de la jeunesse, et les discussions sérieuses sont supplantées par les jeux de séduction. Importance des allitérations en [S] qui témoignent de cette sensualité débordante.

II – La satire de la bourgeoisie ou le monde de l’ordre.
Ce monde bourgeois est donc un monde perclus d’habitudes.
A – la caricature générale :
– « les mesquines pelouses » : hypallage : figure de construction qui lie un mot syntaxiquement à un autre (ici adj mesquines à pelouses) alors qu’il se rattache par le sens à un autre : c’est la bourgeoisie qui est mesquine : il y a une sorte de transfert de l’adjectif. Idée d’une nature contrôlée, mais en partie fausse.
– La caricature s’appuie sur des termes dépréciatifs comme « poussifs » ou le curieux COD « leurs bêtises jalouses ». Le pluriel de ce groupe étonnant accentue la dimension caricaturale. On a l’impression qu’ils arborent la bêtise comme un emblème. « Portent » : tout comme on pourrait arborer les couleurs d’une dame au moyen âge, leurs visages présentent les stigmates de leurs stupidités.
– L’allitération en [s] donne à entendre le ton persifleur du poète.
– Le verbe « étranglent » au v3 suggère une existence étriquée
– « L’orchestre militaire » participe de cette caricature. Charleville = certes une ville de garnison, mais la présence de l’orchestre précisément militaire suppose peut-être des choix musicaux étriqués/ particuliers.
Au fil des strophes, on se rapproche des personnages (effet de zoom) et le poète va alors se livrer à des mini-portraits individualisés. Portraits charges. Sa peinture cherche l’effet de réel, précision dans le vocabulaire, avec la mention des « schakos » par exemple.
B – Les bourgeois, des pantins ridicules :
Il apparaît tout d’abord que ces bourgeois se donnent en spectacle, ils se font voir. Mise en scène où les spectateurs-auditeurs deviennent eux-mêmes un spectacle.
– au v 5 « parade le gandin » : un gandin est un jeune homme très élégant, raffiné et assez ridicule, qui pose. Le terme connote l’oisiveté et la lâcheté. C’est un terme dévalorisant surtout dans la proximité du verbe « parader » : la bourgeoisie s’exhibe, s’étale dans les rangs, ainsi que le confirme la précision « Sur les bancs verts » au v 13.
– Ces bourgeois se pavanent, exhibant leur bien-être et leur luxe : énumération des vêtements et des objets emblématiques des bourgeois. Au v 8 « breloques à chiffres », au v 9 « lorgnons » « les volants » des robes et au v 14 « canne à pomme »…
– Cette classe est souvent considérée comme inculte, imperméable à l’art : or ces personnages semblent peu attentifs exceptés ceux qui soulignent « tous les couacs ». Strophe 4 ils discutent politique et économie sur fond de musique.
– Vision ridicule du notaire. Il pend à ses breloques alors qu’on attendrait l’inverse
– Les « couacs » terme peu élogieux pour qualifier la musique, = les fausses notes. Terme prosaïque, onomatopée qui prend une force particulière à la rime, d’autant qu’il rencontre ensuite à la rime le terme « cornacs » particulièrement dépréciatif dans ce contexte. Ces deux termes sont prosaïques et constituent une certaine licence à la rime.
– Pantins car englués dans les habitudes (notaire pendu à sa montre – breloques à chiffres – + présent itératif + CCT les jeudis soirs –
– Moqueries sur leur embonpoint qui stigmatise leur aisance matérielle : « bourgeois poussifs » « gros bureaux bouffis ». La caricature devient paroxystique avec la mention de « leurs grosses dames » renchérie par l’image de leurs suivantes et la métaphore du « cornac » (maître des éléphants) + strophe (« les rondeurs de ses seins » pour un homme et « bedaine flamande ».
– Jeu amusé aussi sur la métonymie « les gros bureaux » : individus assimilés à leurs emplois, à leurs fonctions sociales.
– Dénonciation du matérialisme bourgeois : champ lexical de l’argent et du luxe : rentiers, réclames, breloques, prisent en argent
– Strophe 4 : critique de l’automatisme des gestes et du psittacisme des paroles (fait de répéter comme un perroquet en raisonnant sans comprendre) : impression d’une récitation mécanique de propos sont le sens n’est pas assimilé.
La poésie de Rimbaud exhibe ses propres « couacs » : verbe « traîne » assez irrévérencieux par rapport aux femmes » + allitération en [b] « gros bureaux bouffis »
C – Un groupe moins homogène qu’il n’ y paraît :
Cette bourgeoisie est constituée de sous-catégories. Chaque personnage individuellement évoqué est comme un type : le gandin, le notaire, le rentier, « les gros bureaux ».
Finalement dimension + visuelle qu’auditive dans ce poème, contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser. Rimbaud veut dépeindre une culture bourgeoise, publique, exhibée et en montrer la pauvreté.
Ces bourgeois semblent soumis à un ordre d’exposition en fonction de la hiérarchie sociale qui organise cet univers. On passe de l’hyperonyme « bourgeois » aux hyponymes « gandin » « notaire » « rentiers » pour terminer le bilan typologique avec un bourgeois. Ce passage du général au particulier est d’autant plus manifeste que l’hyperonyme est soumis d’emblée à une uniformité, à une généralisation.
Pourtant les sous-groupes ne semblent pas se mélanger entre eux. De la même manière que tout est correct dans ce square, ce monde est très cloisonné.

III – Un univers du désordre.
Mais cet univers bien rangé côtoie un monde du désordre qui semble même le contaminer. La mention de la contrebande à propos du tabac, qui précède juste la mention des « voyous » laisse planer une certaine suspicion sur l’honnêteté de la bourgeoisie, suspicion également traduite par l’absence de ponctuation forte entre les strophes 5 et 6.
A – le rire et la légèreté du désordre :
– importance du verbe « ricaner » qui suggère une certaine moquerie. Ces « voyous » sont-ils un prolongement du sarcasme du poète ?/ reprise du verbe rire sous la forme du gérondif « en riant » au v 27/ + elles me trouvent « drôle » au v 35 (double sens possible : risible/ bizarre)
– légèreté dans le vêtement : « débraillé »
– légèreté traduite également par l’adjectif « alerte » + la rime en « ette » : « fillettes »
– désordre implicite aussi dans le préfixe privatif IN de l’adjectif « indiscrètes » = contraire aux bonnes habitudes, à l’ordre.
– Monde de l’insouciance suggérée par allitération en [S] + expression « mèches folles »
– Jeunesse = comparaison de « l’étudiant » + « fillettes »

B – la séduction et les allusions libertines :
– jeu conscient
– attitudes provocatrices des filles « elles le savent bien »
– champ lexical du corps, du physique qui envahit progressivement la fin du texte : la chair, leurs cous, mèches folles
– sensualité : baisers, lèvres, « brûlé de belles fièvres » « je suis sous le corsage »
– jeu sur les points de suspension : laisse le lecteur savourer et deviner la suite.
Mais toute cette sensualité reste fantasmée. Sexualité et sensualité sont vues comme une voie d’évasion, de libération par rapport à cette ville étouffante. = un jeu libératoire, un exutoire.

Conclusion :
Ce tableau représente donc un univers double et concentrique :
– double car à la société ordonnée et hiérarchisée du début correspond dans la 2nde partie des éléments de désordre.
– Concentrique puisqu’en s’éloignant de l’orchestre, les citoyens n’appartiennent plus à la bourgeoisie.
A l’évocation d’une vie étriquée succède celle d’une sensualité fantasmée vue sans doute comme une évasion.

Publicités