Historique du roman :

Au Moyen âge le terme « roman » désigne d’abord toute œuvre écrite en langue romane (vernaculaire) par opposition au latin. Au XII° le sens du mot évolue et désigne plus spécifiquement un récit en vers écrit en français (souvent influencé par la mythologie). Ainsi jusqu’au XVII° le roman est un poème racontant une histoire de chevalerie (Ex : Les romans de Chrétien de Troyes comme Yvain et le chevalier au lion). Du Moyen-âge à la Renaissance, les textes de fiction offrent une représentation idéalisée du monde.

Parallèlement le genre connaît une évolution avec le Don Quichotte  (1605-1615) de l’espagnol Cervantès, qui refuse cette idéalisation. Il confronte l’idéal chevaleresque à la réalité. L’écart entre les deux crée la dimension critique du roman. Ce récit est considéré comme le 1er roman moderne. Il est conté par un narrateur (contrairement au théâtre). Il peut évoquer la vie quotidienne et des personnages de condition modeste. Certains textes antiques comme Le Satiricon de Pétrone préfigurent ce type de roman. Le roman est par tradition le genre de l’antihéros ou du héros déceptif (par opposition à la tragédie ou à l’épopée). Le roman cherche avant tout à donner à voir le monde tel qu’il est, ce qui explique pourquoi on le considéra longtemps comme un genre mineur, mais aussi dangereux : s’il montre le monde tel qu’il est, il est également apte à le critiquer. La naissance du roman peut être reliée à l’émergence de l’individu dans la société et à l’émergence d’un regard critique et satirique. Il porte également en lui la critique des autres genres (ex : Don Quichotte critique les romans de chevalerie. Il est également capable d’autocritique (ex : Jacques le fataliste de Diderot dénonce l’illusion romanesque ; l’auteur y affirme la toute puissance de l’écrivain sur ses personnages et il exhibe les ficelles de la création romanesque). Le roman se met alors aussi en scène. Cette tendance parviendra à sa pleine expression au XX° avec le Nouveau Roman qui se désintéresse des personnages et de l’intrigue pour se concentrer sur le processus d’écriture. Jean Ricardou expliquera alors que « le roman n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture ».

C’est donc au XVI° que le roman adopte les caractéristiques que nous connaissons aujourd’hui : œuvre en prose assez longue, mettant en scène des personnages ancrés dans le réel et dont le lecteur suit le parcours.

Du XVII° au XVIII° : la naissance du roman moderne

Avant le XVII° le roman est donc vu comme un genre mineur, souvent condamné par l’Eglise. Mais les nobles, dès la 1ère moitié du XVII°, souvent indépendants d’esprit, le considèrent comme un agréable divertissement. Ils apprécient le roman pastoral (qui mêle récits d’aventures et scènes amoureuses. Les pers = des bergers / bergères. Ces romances transportent le lecteur dans un monde irréel. Ex L’astrée d’Honoré d’Urfé). Ils aiment également le roman héroïque (qui transpose la vie mondaine du XVII° dans l’Antiquité comme Artamène de Mme de Scudéry). Ces deux genres apparaissent comme des romans précieux mettant en scène des héros raffinés, marqués par le modèle des héros antiques. On peut parler d’idéalisation de l’homme et du monde. On débat de littérature dans les cercles élitistes, les salons. Les lecteurs ne recherchent pas dans le roman la représentation de la réalité, ce qui explique que le roman galant soit aussi en vogue. Ce dernier fait une place de choix aux femmes et évoque des mœurs raffinées. Vers 1660 apparaît le roman classique en réaction aux excès  de la période précédente. Plus bref, recourant à un ton noble, il fait de la vie intérieure du personnage issu de l’aristocratie la matière du récit. Il inscrit ses héros parfaits dans un contexte historique précis et leurs aventures ont une portée morale perceptible notamment dans leurs conversations (Ex La princesse de Clèves de Mme de La Fayette qui illustre le conflit entre la raison et la passion). D’autres genres romanesques se développent, plus réalistes et satiriques, comme le roman comique (par opposition au roman héroïque) qui s’impose comme un miroir critique de la société (remise en question des valeurs morales, caricature des mœurs de l’époque). Un tel roman brosse un tableau vivant de la société de son époque. Son héros tient du picaro (aventurier du roman espagnol qui vit d’expédients). Ex : Le Roman comique de Scarron qui raconte sur un mode burlesque les aventures d’une troupe de comédiens itinérants. Ces romans-fleuves présentent des intrigues souvent enchâssées et entremêlées typiques du baroque. Le roman picaresque montre le monde à travers le regard du picaro dont le point de vue contredit les vérités établies et les discours officiels. On peut parler de regard démystifiant.

Au XVIII°, l’individu se trouve valorisé dans la société. L’avènement de la bourgeoisie, la contestation philosophique de l’ordre moral, social et politique s’inscrivent dans le roman à travers des formes nouvelles et des personnages inédits. Le personnage évolue et se voit animé de sentiments et de jugements personnels. Dans la 1ère moitié du siècle le roman français connaît l’influence du roman picaresque espagnol. Les romans insistent sur la formation de personnages jeunes, inexpérimentés (comme Candide) et souvent roturiers, qui cherchent à s’imposer dans la société (préfigure le roman d’apprentissage). Avec la traduction des Contes des mille et une nuits par Galland entre 1704 et 1717, la mode est à l’orientalisme, notamment dans le cadre du roman épistolaire (par lettres). Ex : Les lettres persanes de Montesquieu (1721) : la fiction de la correspondance permet la critique des mœurs européennes par l’entremise de persans.  Autre témoignage de l’avènement de l’individu, le roman-mémoires, à la 1ère personne (mais pas autobiographie), permet l’expression d’un regard personnel sur le monde (introspection, monologue intérieur). Ex : Manon  Lescaut (1731) par l’Abbé Prévost. Par ailleurs l’essor de la bourgeoisie marque l’évolution de la hiérarchie sociale. Le roman offre un cadre propice à la description de personnages qui se jouent des règles sociales. Les écrivains des Lumières mettent la fiction au service du débat d’idées. Le roman est un bon moyen de diffuser les idées nouvelles. Ex : La vie de Marianne (1731-34) de Marivaux montre des personnages confrontés aux pesanteurs sociales et au conformisme. Le pouvoir de contestation du roman s’affirme dans la seconde moitié du XVIII°, notamment avec le récit de la transgression de la morale des héros libertins (Sade, Laclos). Les libertins sont des libres-penseurs refusant de se plier au dogme religieux et aux conventions sociales. Le roman épistolaire, par sa possible polyphonie, peut ainsi faire entendre la voix d’individus en rupture avec les valeurs et les institutions : ex Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782).

Parallèlement, se développe un roman qui privilégie l’expression de la sensibilité personnelle et qui se prolongera au XIX° avec le romantisme. Le personnage pré-romantique est idéalisé. Il a des rêves utopiques ce qui peut conférer au roman une portée sociale, morale, philosophique. Ex : La Nouvelle Héloïse de Rousseau (1761), Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre (1788). Par la présence de ces personnages à la sensibilité tourmentée les larmes envahissent le récit et les excès du pathos menacent le roman.

Le XIX° ou l’âge d’or du roman :

Le roman, tout comme la nouvelle, devient un genre dominant. Ces 2 genres se fondent alors sur l’expérience individuelle et l’analyse des sentiments. Les auteurs romantiques se font l’écho des évolutions sociales. Dans Les Misérables (1862) par ex, Hugo utilise la fiction pour défendre la cause du peuple (roman social). Ils représentent souvent le conflit entre un individu singulier aspirant à la reconnaissance de son mérite et une société qui l’exclut (Cf. Alexandre Dumas). Le roman fait aussi une place importante à l’histoire : roman historique. Hugo a une conception épique du roman qui le conduit souvent à mythifier ses personnages (mythes de la démesure avec des personnages comme Napoléon, Faust).

Le roman s’impose par sa diffusion massive (développement de l’instruction donc du lectorat et progrès techniques permettant de produire des livres beaucoup moins chers). Le public s’élargit, le roman s’adapte à ses attentes. Avec le développement de la presse, se développe la parution de romans en feuilletons : ex Les trois mousquetaires de Dumas en 1844 ou Nana de Zola en 1880.

La bourgeoisie, favorisée par la révolution industrielle, s’impose de plus en plus. Les villes se modernisent et la classe ouvrière se constitue. Une telle évolution conduit à une nouvelle vision de l’homme et du monde dont le roman se fait l’écho. Il cherche de plus en plus à représenter la réalité.  Les romans d’apprentissage (Balzac, Stendhal par ex) se présentent comme des chroniques de leur époque. Les personnages opèrent comme des types humains représentatifs des mutations sociales issues de la Révolution Française. Balzac dans les 91 volumes de sa Comédie Humaine (1829/1847) crée un modèle de roman « visant à faire concurrence à l’état civil ». Il fait réapparaître des personnages d’un roman à l’autre, ce qui lui permet de retracer leur destin, leurs ambitions, leurs réussites et leurs échecs. Ces héros, jeunes le plus souvent, rencontrent sur leur parcours des personnages initiateurs et des épreuves, des expériences douloureuses qui participent à leur formation.

A partir de 1850, le Réalisme se fixe comme objectif de retranscrire fidèlement cette réalité nouvelle. Les personnages n’ont plus de dimension véritablement héroïque. Ils s’inscrivent dans une peinture de la vie ordinaire qui se veut impartiale et objective. Le Naturalisme va encore plus loin, en se donnant une ambition scientifique (Zola, Maupassant). Il s’agit pour Zola d’appliquer la méthode expérimentale au roman afin de montrer le poids de l’hérédité et l’influence du milieu et de la société sur l’individu. Les personnages sont des objets d’étude et d’expériences, le roman est comme un laboratoire. Cette tendance littéraire est en son temps fortement critiquée parce qu’elle fait une place à la laideur et à l’immoralité. Elle apparaît scandaleuse : on parle de « littérature putride ».

Le XX° et le XXI° siècles : le renouvellement du personnage romanesque

L’influence du réalisme reste sensible au début du XX°, mais la représentation de l’homme et du monde évolue. La théorie scientifique de la relativité et la découverte de la psychanalyse favorisent l’expression de la subjectivité du héros (monologue intérieur). Par ailleurs, les différentes crises, notamment les 2 guerres mondiales génèrent une remise en cause de la société et mettent à mal les valeurs traditionnelles. Le roman intègre alors des formes variées de contestation. Les auteurs libèrent leurs personnages des préjugés sociaux, moraux et artistiques. Le personnage de l’adolescent  s’opposant au monde des adultes fait son entrée en littérature (Radiguet, Gide dans Les Faux-monnayeurs). A travers le regard de personnages témoins (et souvent acteurs) les romanciers soulèvent des interrogations existentielles.  Ces personnages expriment la tragédie de leur temps et leur aspiration à la liberté, ils méditent face à la mort et à la fureur de l’histoire mais aussi sur le sens de leur engagement et de leur condition humaine (ex : La condition humaine et L’espoir de Malraux). On voit apparaître une littérature de révolte (Ex : Voyage au bout de la nuit de Céline). Après les génocides, la bombe atomique, une réflexion sur la nature humaine s’engage (Camus, Sartre). La figure de l’intellectuel engagé s’impose Les surréalistes, eux, rejettent les formes traditionnelles du récit et cherchent un nouveau langage libéré des contraintes de la raison. Leurs romans sont sensibles aux signes que la conscience ne peut pas décrypter (ex : Nadja de Breton). C’est un genre qu’ils pratiquent peu parce qu’ils le considèrent comme un genre bourgeois. Par leurs romans ils visent à réenchanter le monde. Le héros surréaliste évolue dans un monde de fantaisie tissé de rêves, d’insolite et de bizarre. Le pouvoir de contestation du roman, perçu par les Lumières, s’affirme. Par ailleurs, vers 1920-1940 apparaît un nouveau personnage romanesque , un antihéros : « homme sans qualité », sans identité stable, indécis, soumis à la dictature d’une bureaucratie absurde (littérature dite de l’absurde : chez Sartre, Malraux, Camus le personnage est conscient de l’absurdité du monde mais il choisit néanmoins de se révolter et de s’engager si bien que sa vie retrouve un sens).

Vers 1950-1960 apparaît le Nouveau Roman, radicalement éloigné de la fiction du XIX°. Leur écriture est souvent innovante, cherchant à rompre avec les conventions et à déstabiliser les habitudes du lecteur (ex : La modification de Butor en 1957 sollicite le lecteur par l’emploi constant de la 2ème personne). Avec Sarraute, Butor, Robbe-Grillet, le roman tend à refuser la psychologie des personnages qui sont souvent anonymes. Ce sont souvent des marginaux, étrangers au monde, confrontés à une difficulté de communication. Ces romanciers accordent plus de place aux objets (comme dans la société de consommation). L’univers est révélé par son insignifiance Le Nouveau Roman refuse aussi le déroulement chronologique de l’action.

A partir de 1980, la chute du bloc de l’Est et la dureté du monde capitaliste distillent le doute sur les grandes idéologies, motivant une vision du monde moins dogmatique et plus nuancée. Le récit devient souvent celui d’une conscience ironique.

Le roman postmoderne :

Il déconstruit encore souvent le roman traditionnel et les genres s’émancipent de la classification traditionnelle. Ils mettent en scène l’individualisme, la réalité quotidienne. Il se dote d’une grande souplesse des formes. Il interroge le lecteur sur la civilisation dans laquelle il vit en lui proposant d’autres visions du monde. Les personnages sont en quête de sens. Il subit l’influence du cinéma (comme au XX°) mais aussi d’internet. On aboutit à une forme de réalisme nouveau pour représenter la crise de la société contemporaine (Le Clézio, Marie N’Diaye)

Publicités