Séquence 4: Texte « en relation avec » n°1

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«J’écris sur le fil de l’essentiel» Yasmina Reza : Entretien avec Dominique Simonnet (L’Express), le 13/01/2000 ­ extraits

Ses pièces de théâtre touchent au cœur, à l’essentiel des êtres dans leurs fragilités et leurs contradictions, et mêlent le futile et l’universel. Yasmina Reza le dit ici avec grâce: c’est bien elle qui s’avance derrière le masque de ses personnages, et se révèle dans cette écriture précise, inspirée.

Vos pièces sont jouées dans le monde entier, mais vous restez un auteur rare, qui ménage ses apparitions et se montre avare de propos publics. Qu’est­-ce qui vous rebute au point de justifier une telle économie ? Le dévoilement. Je fais partie de ces écrivains qui travaillent leur propre matière et parlent d’eux-mêmes par la voix de leurs personnages. Quand j’écris, je me dévoile extrêmement, mais je reste masquée, et c’est moi qui choisis mon masque, la représentation de moi-même. Dans l’interview, c’est vous qui choisissez, et j’apparais dénudée, sans voile, sans arme, moi qui suis pudique et timide… Aujourd’hui, l’écrivain est mis en demeure de décliner sa vision du monde. Au-delà de son œuvre, pourtant, il n’en sait pas plus que les autres. Les écrits sont toujours plus intéressants que l’auteur lui-même, ils devraient suffire.

Ce regard décalé, désabusé, que portent vos personnages a toujours été le vôtre ? Oui… Peut-être… Dès ma jeunesse, un regard assez décalé, assez vieux. Je n’ai jamais eu du monde une vision conforme à mon âge. Adolescente, je m’intéressais aux grands destins, ceux de la littérature, Tolstoï, Dostoïevski… Leurs personnages faisaient partie de ma famille. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours préfèré les êtres hors normes, quitte à ce qu’ils soient excessifs ou immoraux, aux hommes quotidiens.

Un «regard vieux», cela signifie savoir que l’on va mourir, et que le reste est dérisoire ? C’est cela. Que la mort est demain. J’ai toujours pensé à la mort. Et su pertinemment que tout est agitation, plus ou moins productive, vaine ou élégante… Mais agitation. Je n’ai pas peur de la mort, mais j’ai peur de vieillir.

Est-ce la raison pour laquelle tous vos personnages ont plus de 40 ans ? Les jeunes ne m’intéressent pas en tant que personnages. Car ils sont aux prises avec le devenir social, c’est ­à dire avec des considérations très subalternes. A partir d’un certain âge, on a la sensation que le devenir est derrière soi, que le futur est incertain, en tout cas limité… C’est à ce moment ­là que l’homme atteint sa véritable complexité. C’est là qu’il me touche et m’intrigue. On n’écrit pas avec ce que l’on connaît, on écrit avec ce que l’on devine et ce que l’on craint. A partir d’un certain âge, on peut avoir des folies, des audaces dont on était incapable auparavant parce que le devoir de «construire» l’emportait. Mais, quand on est vraiment âge, qu’importe? La construction a volé en éclats depuis longtemps, la moitié des amis sont morts, on n’a plus rien à perdre. On est libre.

(…)

Vous avez une vision très pessimiste de l’être humain. Vous trouvez ? L’être humain n’est pas loin de se montrer désespérant. Il est toujours attiré par la médiocrité, immense tentation qui touche même les enfants. Non seulement il s’y complaît, mais il s’en réjouit.

Vos personnages se montrent désenchantés mais toujours touchants, graves mais en même temps légers… Bien sûr. La légèreté est nécessaire, sinon le tragique serait mortel, ou illisible. Il ne peut y avoir de tragédie sans légèreté. Seule la très grande poésie peut se le permettre: certains écrits de Victor Hugo, de Sophocle, des grands tragiques grecs ont atteint la quintessence… Là, il n’y a plus besoin de légèreté, parce qu’on est dans les hauteurs, dans un monde immanent qui n’est plus chez nous. Moi, quand j’écris, je ne vis pas si haut.

(…)

L’écriture théâtrale est beaucoup plus contraignante que celle de la littérature. Ecrire pour le théâtre, c’est être condamnée, dès l’aube, à un espace unique, à des personnages condensés dans leur essence, réduits à la parole, à des impératifs rythmiques nombreux… Ces contraintes me plaisent, car elles m’obligent à aller directement à l’essentiel, avec peu de moyens, sans paroles accessoires ni explications… Plus j’écris, plus je fais confiance à l’acteur, et plus je suis elliptique. Et plus, évidemment, je cours de risques, parce que le moindre défaut peut rendre l’ensemble carrément nul. J’écris sur le fil de l’essentiel. En cherchant à dire quasiment tout avec presque rien. Dans Le Pique­ Nique de Lulu Kreutz, il y a ce passage entre Philippe Noiret et Niels Arestrup: «Ça va? ­ Ça va. ­ Pas l’air. ­ Ça va, papa.» Cela n’est rien à l’écriture. Mais, interprété comme il le faut, avec les silences justes, cela devient bouleversant.

Il y a des choses qui ne passent pas par les mots, même au théâtre ? Surtout au théâtre. Je le dis souvent: les mots sont des parenthèses de silence. Et non l’inverse. A la première d’ « Art » à Paris, le public riait d’un bout à l’autre de la pièce. Dans ma loge, je l’entendais et j’étais au bord de me jeter par la fenêtre… Mes silences n’existaient plus, ils étaient couverts par les rires! Cela a été le cas dans le monde entier pendant des années. C’est une autre pièce que l’on a jouée: la foule a enlevé le rythme que je m’étais échinée à construire. J’aurais voulu avoir un bâton, et sélectionner les gens à l’entrée de la salle: «Toi, tu rentres; toi, tu ne rentres pas…» Depuis, j’en ai fait mon deuil. J’ai admis que je ne pouvais pas contrôler le public…

Dans l’écriture, qu’est-­ce qui importe pour vous ? Le style. En littérature, l’originalité ­ j’emploie le mot dans son vrai sens, et non dans son acception de nouveauté -­ vient plus de la forme, du style d’écriture que du contenu. Hélas, aujourd’hui, qui s’en soucie? Une désolation avance de maniére récurrente, comme L’Art de la fugue, associant une écriture très travaillée, presque vaniteuse, à une écriture totalement triviale. Ce sont ces contradictions sans cesse menées qui font la matière du texte et rendent tonique cette désolation. Mais personne n’a perçu cet aspect contrapuntique, c’est à dire plusieurs voix sur une même portée. Pour moi, le style, ce n’est pas la beauté ni le respect de la langue. Au contraire, c’est le désordonnement de la langue au profit d’une joie intérieure. Ce qui fait le style, c’est la rigueur que l’on s’impose à soi-même, bien sûr. Mais j’irais plus loin: un vrai style ne se pense pas, ne se travaille pas… Il est inné. Tous les grands écrivains que j’aime ont un style qui révèle ce qu’ils sont. Le style, c’est la personne, c’est la voix profonde de l’être humain.

Ce qui vous tenaille, c’est la quête d’un absolu, quête évidemment désespérée… La recherche d’un sens, la volonté d’un sens. L’exigence mise à écrire au plus juste vient de ce désir de pallier l’interrogation du sens qui est permanente pour moi. Je me dis: «Au moins, j’aurai approché un tout petit peu de l’idée d’absolu.» Tout ce que j’écris est à l’ombre de cela. Le monde tragique pour moi, c’est le monde essentiel.

 

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