Corrigé de la question sur corpus bac blanc 2

Les contes et les légendes du folklore français ont souvent mis en scène des figures terrifiantes comme celles du loup et de l’ogre afin de prévenir le lecteur de certains dangers de l’existence. Le corpus soumis à notre étude, qui se caractérise par sa forte amplitude diachronique puisque les textes ont été écrits entre 1697 et 1978, s’inscrit dans cette tradition séculaire. Chacun de ces textes évoque en effet un ogre à des fins moralisatrices ou didactiques puisqu’il s’agit d’apologue en vers ou en prose. Les deux premiers signés du même conteur, Charles Perrault, furent publiés en 1697. L’ogre du « Petit Poucet », caractérisé par sa voracité et son inhumanité, répond parfaitement aux attendus de ce personnage. En revanche, c’est une version féminine, et peut-être plus politique, qu’il en propose à travers le personnage de la reine mère dans « la Belle au bois dormant ». Les deux textes suivants humanisent davantage la figure. Victor Hugo, dans sa fable « Bon conseil aux amants », extraite du recueil Toute la lyre édité à titre posthume en 1888, le présente en effet comme un amoureux transi. Michel Tournier, lui, revisite le motif dans « La fugue du petit Poucet » tiré du recueil Le coq de bruyère paru en 1978, en mettant en scène un être doux et sensible.

Ces différents textes se présentent donc comme autant de réécritures du motif et il convient donc de se demander comment varie l’image de l’ogre d’un texte à l’autre.

Par définition, l’ogre est avant tout un carnivore, voire un cannibale, puisqu’il se révèle capable de se nourrir de son prochain. Les trois premiers textes répondent parfaitement à cette définition puisque les ogres de Perrault se délectent de « chair fraîche » tandis que celui d’Hugo avale le fils de sa dulcinée. Force est cependant de constater que les ogres de Perrault se distinguent par une plus grande agressivité. Dans le texte A, l’ogre suscite d’ailleurs la peur ainsi qu’en témoigne l’expression « saisis de peur ». A son arrivée les enfants se cachent, tout comme on cache les enfants de la Belle dans le texte B. La majuscule accordée au terme dans le texte A semble d’ailleurs le rendre plus redoutable. Ces deux monstres se montrent en outre mal aimables et fort autoritaires ainsi que la traduisent les nombreuses injonctives qui émaillent les dialogues chargés de donner vie à leur cruauté. L’épouse et le maître d’hôtel paraissent au service de leur dictature. L’ogre du texte A ne respecte pas sa femme qu’il insulte, « maudite femme! » ou qu’il compare à une « vieille bête ». Il la menace même de la dévorer tout comme la reine mère aspire à se régaler de toute sa famille. L’ogre est un être sanguinaire, insatiable, entièrement gouverné par sa voracité et son flair, qui le rapproche de l’animal. dans le texte A, l’anaphore du verbe « sentir » et du GN « chair fraîche », que l’on retrouve aussi dans le B, assortie de l’évocation du « Mouton sanglant », exhibe sa bestialité. L’accumulation « un Veau, deux Moutons et la moitié d’un cochon » témoigne aussi de sa voracité. Les hyperboles comme « grand Couteau » ou « les dévorait des yeux » traduisent également combien son être se résume entièrement dans cet acte de dévoration. Il convient enfin de noter que, tout comme l’ogresse, il a pour attribut un « grand Couteau », symbole de son inhumanité et du danger qu’il représente. La transposition offerte dans le texte B permet toutefois une délégation de pouvoir puisque cette arme est confiée au serviteur. Cette cruauté sans nom est en outre signifiée par le contraste chaque fois ménagé avec la situation des petites proies. Dans le texte A, Perrault recourt au registre pathétique pour évoquer les enfants et mieux alerter le lecteur, tandis qu’il insiste davantage sur la joie de vivre, l’insouciance et l’innocence des petits dans le texte B.

Mais malgré ces nombreuses similitudes, la transposition du motif dans « La Belle au bois dormant » s’accompagne de quelques divergences signifiantes. L’ogresse se trouve aussi être la reine mère assurant la régence en l’absence du prince. L’image de l’ogre se trouve donc associée à l’exercice du pouvoir ce qui modifie la signification du personnage. Si elle est présentée comme tout aussi cruelle que son acolyte ainsi qu’en témoigne l’expression « assouvir son horrible envie », elle ne répond pas à de simples pulsions animales. Animée par la jalousie à l’égard de sa bru et sans doute par le goût d’un pouvoir absolu, sa voracité évoque davantage la vengeance qui, comme le dit le proverbe, « est un plat qui se mange froid ». Fort heureusement, ces deux ogres sont aussi des êtres qui manquent de finesse et qui se laissent aisément duper.

L’apologue de Hugo s’écarte alors assez nettement de ces modèles. Il propose en effet une image humoristique, presque parodique, de cette figure légendaire. En affublant son personnage d’une origine et d’un patronyme russes, il transpose le motif dans un cadre exotique pour l’époque. Le nom d’ « Ogrouski » lui-même prête à sourire. Le poète recourt en outre à un registre comique perceptible dans l’emploi de termes familiers comme « marmot » ou dans la rencontre à la rime des mots « mioche » et « brioche ». Il modifie également certaines caractéristiques du personnage à l’aide de l’adjectif « brave » au v 1par exemple. Son ogre se trouve ainsi humanisé. Contrairement à ses prédécesseurs il est capable de sentiments ainsi que le souligne l’hyperbole à nuance hypocoristique « pauvre petit cœur brut ». Hugo joue alors avec les contrastes: l’adjectif « brut » et le GN « peau velue » rappellent la nature bestiale de l’ogre, ce grotesque, tandis que la métonymie « petit cœur » insiste sur son côté sentimental et tend vers le sublime. Les hyperboles cette fois sont au service d’une valorisation du personnage. On retrouve cependant le champ lexical du repas puisque, comme les ogres de Perrault et contrairement à celui de Tournier, il se fait cannibale. Toutefois, les verbes « croquer » ou « gober » atténuent l’idée de la dévoration tandis que l’évocation du bâillement et les adjectifs « naïf » et « maladroit » semblent signifier qu’il a mangé cet enfant malgré lui, comme par inadvertance.

Cette humanisation rapproche le texte d’Hugo de celui de Tournier qui détourne totalement le motif ainsi que le signale d’emblée le changement d’orthographe. Le titre fait directement référence au texte de Perrault comme pour mieux signifier ses écarts: le petit Poucet ici a fui sa famille alors que c’est elle qui l’abandonne dans l’hypotexte. Le mot « Logre » n’est plus l’indice d’une sauvagerie particulière mais le patronyme de toute une famille. Le personnage conserve quelques traits de la figure originelle, notamment son gigantisme ainsi que le laisse deviner l’hyperbole « ce géant des bois ». Le portrait qui suit contrecarre cependant toutes les attentes du lecteur. Jouant sur les contrastes, Tournier insiste sur sa douceur, sa beauté et son élégance en multipliant les énumérations. La mention des bijoux, de « sa barbe soyeuse » ou encore de « ses yeux tendres » fait de cet ogre l’antithèse du monstre traditionnel. Il soigne sa mise et se voit même féminisé. « Sa voix fluette » est également peu compatible avec l’imagerie classique. Ainsi cet ogre suscite l’admiration et non la peur. La bouche énorme est remplacée par l’évocation de ses « dents blanches » associées, non plus à la mastication, mais au sourire et au rire. Sa présence ne rime plus avec inquiétude. Contrairement à ses ancêtres, Logre ne fait pas le vide autour de lui, il rassemble son petit monde autour d’un feu qui ne semble plus menaçant. Enfin, avec un humour qui n’est pas sans rappeler celui de Hugo, Tournier fait de cet ogre un végétarien. La longue énumération de légumes et de fruits prête en effet à rire. De la sorte, Tournier ôte toute bestialité et toute cruauté apparente à cet ogre, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ne représente aucun danger. La mention de « son ombre noire » à la fin du passage paraît en effet de mauvais augure.

Au terme de notre étude il apparaît donc que ces réécritures du motif de l’ogre présentent de nombreuses variations qui modifient les significations du personnage. L’ogre du « petit Poucet » affamé de chair fraîche fustige la bestialité de l’être humain. L’ogresse de « La Belle au bois dormant » est avide de pouvoir tandis que l’ogre parodique d’Hugo incarne avec humour l’homme qui ne sait pas se tenir et vaincre ses instincts. Le protagoniste de Tournier s’affirmera peut-être comme l’incarnation d’un danger hypocrite et pernicieux. Tous cependant sont au service d’une mise en garde du lecteur.

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