Corrigé du commentaire sur « Le loup et l’agneau » de La Fontaine

Le XVII°, souvent associé au classicisme, est le siècle des moralistes mais aussi celui de Louis XIV et de la monarchie absolue. Il n’est donc pas surprenant qu’un fabuliste comme Jean de La Fontaine, qui renouvelle le genre de la fable dans ses réécritures des auteurs antiques Esope et Phèdre, use de son art pour dénoncer certains travers de la société de son époque. Ainsi la fable « Le Loup et l’Agneau » publiée dans son premier recueil en 1668, propose-t-elle une critique du pouvoir à travers la mise en scène des deux animaux. Il s’agira donc de comprendre comment cette fable singulière use du principe horatien du placere et docere pour porter une attaque particulièrement polémique contre les abus du pouvoir. Nous analyserons initialement les particularités de cet apologue en apparence traditionnel avant d’étudier comment le fabuliste orchestre sa polémique.

La Fontaine semble offrir au public un apologue traditionnel constitué d’une âme et d’un corps. Le premier vers se présente comme une moralité puisqu’on note la présence du présent gnomique « est » ainsi que l’emploi de l’article défini générique « la ». Il s’agit d’énoncer une vérité générale, de donner au récit qui suit une valeur universelle. Le verbe « montrer » au v2 annonce en effet une anecdote qui aura pour charge d’illustrer cette morale. On peut alors s’interroger sur le sens de ce verbe. S’agit-il de démontrer ou de mettre en scène?

Les fables se présentent en effet souvent comme de petites comédie. Le récit fortement dramatisé permet « le placere ». La Fontaine cherche à plaire au lecteur, notamment en versifiant l’apologue, en jouant avec les rimes, les variations de rythme (alternance d’octosyllabes et d’alexandrins). On peut noter à titre d’exemple la façon dont il s’amuse de la rencontre à la rime des termes « témérité » et « Majesté » aux v 9 et 10 pour mieux souligner combien cette accusation de crime de lèse-majesté est infondée. De même, il use de l’octosyllabe pour créer des accélérations dans le récit. Les derniers vers suggèrent ainsi la rapidité avec laquelle le loup exécute sa victime.

Par ailleurs La Fontaine recourt à un art du récit sûr. Un narrateur omniscient, en apparence objectif, rapporte cette scène qui se déroule dans un cadre bucolique et paisible ainsi que le suggère l’image « Dans le courant d’une onde pure ». L’endroit semble alors aussi pur que le premier protagoniste, l’Agneau, symbole de pureté et d’innocence dans la Bible comme dans l’imaginaire collectif. Le fabuliste orchestre alors la rencontre entre deux protagonistes parfaitement antithétiques. La narration de cet affrontement se voit dramatisé par l’emploi de verbes d’action comme « l’emporte puis le mange » mais aussi par le recours au dialogue qui occupe une vingtaine de vers. La survenue du loup, qui vient interrompre la vision idyllique et le bonheur du jeune mouton ainsi que le suggère le présent de narration « survient » au v 5, opère comme un coup de théâtre qui va précipiter l’Agneau vers sa tragédie, puisqu’il le sait tout aussi que le lecteur: le loup est un prédateur. Le choix des animaux n’est en effet pas innocent. La Fontaine emprunte au bestiaire traditionnel deux animaux antithétiques qu’il personnifie. Il les dote de la parole mais il leur attribue également des attitudes et des sentiments humains. Ainsi le lexique de la haine, avec des termes comme « plein de rage » v 8 et « en colère » v 11 font du loup un être vengeur et agressif tandis que les propos de l’Agneau témoigne de sa douceur. Ces animaux, qui entrent en scène dans le corps de la fable, dans un ordre inversé à celui du titre se distinguent par leur symbolisme. L’Agneau incarne la fragilité, l’humilité tandis que le loup figure la force, la cruauté et le pouvoir. Ce contraste signifiant se traduit bien évidemment dans leurs propos respectifs. Le dialogue se présente en effet comme un échange d’arguments. Le loup se présente d’abord paradoxalement comme une victime, un personnage offensé. Il a l’initiative de la parole, mais aussi le dernier mot ce qui suggère une attitude dominatrice. Son interrogation rhétorique au v 7 « Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage » sonne comme une accusation et comme l’entame d’un réquisitoire. Sa domination est également traduite par le futur au v 9 « Tu seras châtié ». Ce temps signifie en effet que le loup ne doute pas un instant de l’issue du procès. Par ailleurs il tutoie son adversaire dans ce vers et s’oppose en cela à l’Agneau qui le vouvoie et qui témoigne son respect à l’aide d’apostrophes respectueuses comme « Sire » et « Majesté » au v 10. Ces termes, qui renvoient à la royauté et peuvent évoquer Louis XIV et la monarchie, renchérissent l’impression de puissance qui se dégage du loup. Ce dernier fait peu de cas par exemple de l’argumentaire de l’Agneau. Ce dernier se livre pourtant à un plaidoyer, recourant à un discours très construit dans sa première réplique. Il use de connecteurs logiques comme « mais plutôt » « par conséquent » et s’appuie sur des arguments, des données vérifiables et incontestables: il ne peut pas troubler l’eau du loup puisqu’il se trouve « Plus de vingt pas au-dessous d’elle », un placement qui évoque encore une fois son infériorité; il « tette encore sa mère » et n’a pas de frère. Il veille également à son éthos, tenant compte dans ses propos de la susceptibilité du loup qu’il doit ménager pour tenter de le fléchir. Il reconnaît ainsi sa supériorité naturelle. Face à ce raisonnement logique, le loup multiplie reproches et accusations gratuites, déployant une mauvaise foi sans nom. Force est alors de constater que l’Agneau, comprenant rapidement que la force va l’emporter sur la raison, se tait progressivement ainsi qu’en témoignent ses répliques de plus en plus courtes. La répartition des répliques et la teneur des propos mettent ainsi en scène un processus tragique. L’Agneau est forcément condamné. Il est prédestiné à mourir face au pouvoir et à la force du prédateur. Il ne peut pas échapper à son destin.

Cette fable répond donc aux canons du genre mais elle présente toutefois une singularité. La morale placée avant le récit semble en conditionner l’interprétation. Elle est censée opérer comme un mode d’emploi, un guide de lecture. Or elle présente un certain décalage avec le dénouement du récit et l’empathie que le fabuliste manifeste envers l’Agneau. Elle opère comme un piège, non pas pour le lecteur averti mais pour la censure.

Cette morale apparait en effet paradoxale. Le terme « raison » peut désigner un mode pensée par opposition à l’instinct animal, la faculté de discerner le vrai du faux, mais aussi le bien du mal. Ici la raison du plus fort semble finalement bien déraisonnable. Il semble légitime de considérer que ce premier vers est empreint d’ironie. Il feint de poser comme une évidence que le plus fort l’emporte toujours, comme s’il avait le droit avec lui. Il s’agit pour le fabuliste, à l’aide de cette antiphrase, de dénoncer ces abus de pouvoir, ces injustices. L’ironie est d’ailleurs partout présente dans le réquisitoire du loup, figure du pouvoir royal. La Fontaine semble porter un regard neutre sur l’agneau et concentre son anecdote sur le loup. Seul le v 28 évoque le sort cruel dont le plus faible est victime. L’objet de la fable est davantage l’abus, l’exercice déraisonné et injuste du pouvoir.

La fable repose cependant sur un manichéisme assez répandu dans le bestiaire traditionnel. Les nombreux contrastes ménagés par l’auteur en témoignent. L’Agneau associé aux notions de pureté, de respect et de victime tragique évoque l’agneau sacrifié par Abraham, voire le Christ (Agnus Dei). Face à lui, le loup, associé à un lieu sombre comme la forêt, univers des ténèbres, incarne les forces du mal. Le fabuliste lui applique le champ lexical de la violence avec des périphrases comme « cet animal plein de rage » v 8 ou encore « cette bête cruelle » v v 18. C’est un esprit vengeur ainsi que le suggère le lexique de la punition avec des termes comme « châtié »ou « venge ». L’allitération en dentales des v 7 à 9 « Qui Te rends si harDi de Troubler mon breuvage/ Dit cet animal plein de rage: Tu seras châTié » donne d’ailleurs à entendre son agressivité vengeresse tandis que l’expression « cherchait aventure » au v 5 le signale d’emblée comme un querelleur. On peut aussi opposer leurs appétits. L’expression « à jeun » qualifiant le loup est mise en relief sous l’accent à la coupe pour souligner le danger que cela suppose. Les termes « faim » ou « mange » s’opposent au verbe « désaltérait » dont le sémantisme associé à la valeur durative de l’imparfait suggère que l’agneau se délecte avec mesure. Le loup est donc bien un prédateur chargé de figurer les appétits démesurés du pouvoir dont le peuple fait les frais. On reconnaît le motif de la dévoration développé par Rabelais, Daumier ou Hugo.

Conjugué à l’ironie, ce manichéisme devient une arme pour dénoncer habilement l’injustice. C’est un miroir inversé pour rétablir la vérité implicite contenue dans la morale. Cette ironie transparaît notamment dans la disproportion évidente entre la faute initialement reprochée à l’agneau et la réaction du loup. De même ses propos se présentent comme une parodie de réquisitoire, une parodie de justice puisqu’il rend même l’agneau responsable des fautes des autres. Par ailleurs ces fautes semblent bien imaginaires ou fondées sur la rumeur ainsi que l’indique l’emploi du pronom impersonnel « on » au v 26 « On me l’a dit ». L’anaphore du groupe « c’est donc » témoigne quant à elle de son acharnement à condamner arbitrairement. Le loup propose ainsi un raisonnement parfaitement absurde, or c’est cette absurdité qui triomphe.

On ne peut que lire une violente dénonciation de la justice de son époque qui est au service des plus forts. Le loup représente le pouvoir, Louis XIV et Colbert, tandis que l’agneau n’est pas sans évoquer son ami Nicolas Fouquet injustement arrêté et jugé d’après La Fontaine.

Au terme de notre analyse il apparait que loin d’illustrer la morale et de la valider, le récit vise au contraire à en souligner l’inanité. Il n’est pas au service de la morale mais il consiste en une mise en scène destinée à ouvrir les yeux du lecteur. Jouant de l’ironie et de l’implicite, le fabuliste propose récit qui est un miroir inversé de la morale, un mode d’interprétation au service du lecteur avisé.

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