L’île des esclaves de Marivaux, 1725: Présentation et contextualisation

Présentation de l’auteur: 1688-1763 Pierre Carlet de Chamblain, issu de la petite noblesse, naît à Paris en 1688. Il adopte le pseudonyme de Marivaux en 1717. Il reçoit une éducation classique et entame en 1710 des études de droit qu’il abandonne rapidement pour se consacrer à la littérature. Il vit alors à Paris et fréquente assidument les salons littéraires, où il se distingue comme partisan des Modernes (cf. fiche sur La Fontaine et la mise au point sur la Querelle des Anciens et des Modernes). Dès 1712-1713 il se lance dans l’écriture de comédies et de romans quelquefois parodiques comme Le Télémaque travesti, parodie de Fénelon.Parallèlement il collabore au journal Le Nouveau Mercure à partir de 1717 comme journaliste et chroniqueur.En 1716 il fait une rencontre décisive: les Comédiens-Italiens, précédemment chassés par Louis XIV, reviennent à Paris, une ville désormais plus fantaisiste et plus libertine. Cette troupe séduit Marivaux qui en devient l’auteur attitré.Ruiné en 1720 après la banqueroute de Law, Marivaux voit son existence réduite à la littérature. Il sera élu à l’Académie Française en 1742. Il se distingue à la fois comme journaliste, romancier et auteur dramatique. Le journalisme le conduit à exprimer ses opinions politiques et sociales tant dans les salons que dans ses articles.

Son œuvre:

Romans majeurs:

Le paysan parvenu 1734 et La vie de Marianne (1731-1742). Marivaux accorde une grande importance à l’analyse psychologique des personnages et pose à travers eux un regard souvent ironique sur la société de son époque.

Au théâtre: 18 des 27 comédies écrites entre 1722 et 1746 sont destinées aux Italiens et lui permettent de connaître le succès. On distingue deux grands types de comédies: les comédies amoureuses (La surprise de l’amour 1722/ La double inconstance 1723/ Le jeu de l’amour et du hasard 1730) et les comédies sociales: L’île des esclaves 1725, La Colonie 1750.

Il écrit également une pièce consacrée au théâtre: Les acteurs de bonne foi en 1755.

Il meurt à Paris le 27 février 1763.

Le contexte sociopolitique et historique: Comme Molière, Marivaux porte un regard critique sur son temps. Il écrit cependant dans une période prérévolutionnaire, dans le contexte des Lumières.

La société cherche alors à se libérer de l’austérité religieuse qui a marqué les dernières années du règne de Louis XIV. Le Roi-Soleil a mené le pays à la ruine et la France se remet difficilement de la famine et de la guerre. En 1715, lorsque meurt Louis XIV, Louis XV est trop jeune pour régner, c’est donc Philippe d’Orléans qui assure la Régence jusqu’en 1723. Il s’efforce de ménager la paix et d’améliorer les finances, mais il ne parvient pas à réduire les privilèges de la noblesse. Par ailleurs la bourgeoisie cherche à rivaliser avec la noblesse et à gagner une plus grande place dans la vie sociale et politique. Louis XV règne de 1723 à 1774 et devient vite impopulaire. Les guerres dans lesquelles il se lance accroissent les dettes. L’Europe connaît cependant un fort essor économique (développement des grands ports et des colonies) et démographique, mais cet essor ne profite qu’à la grande bourgeoisie et aux gros propriétaires. Les mœurs sont par ailleurs assez libertines, en réaction à l’austérité du début du siècle. On cherche le bonheur dans le plaisir et dans l’instant. Les comédies de Marivaux rendent compte de cette atmosphère légère qui règne dans les salons (on parle de marivaudage).

La condition des valets, encore fort nombreux dans la capitale (5 à 10 % de la population urbaine), reste difficile (violence physique, dépersonnalisation). Certains parviennent cependant à s’instruire. Il convient en outre de se rappeler que le XVIII° constitue l’âge d’or du commerce triangulaire et de l’esclavage.

Le contexte culturel: Contrairement à ce qui passait au siècle précédent, les principales manifestations culturelles ne se déroulent plus à la cour mais dans les cafés et dans les salons où l’on débat beaucoup. Ces lieux comme les cafés ou les clubs, où on joue aux échecs et où on discute littérature, favorisent le développement d’un esprit libéral et contestataire. Le XVIII° voit l’émergence des philosophes, qui dans la tradition de l’humanisme du XVI°, refusent de faire une confiance aveugle à l’héritage culturel. Il s’agit désormais d’apprendre à penser par soi-même, d’exercer sa raison. L’ouverture à d’autres cultures et à d’autres civilisations, notamment par le biais des récits de voyages, permet le développement de la critique. On découvre d’autres modes de pensée, on compare et on remet en cause la suprématie du christianisme ou encore la monarchie absolue. On s’efforce également de distinguer la morale de la religion. Voltaire par exemple critique vivement l’institution religieuse. Il ne faut cependant pas voir dans l’œuvre de Marivaux une œuvre révolutionnaire. Elle reflète seulement les débats de l’époque.

Situation du théâtre parisien en 1725: Avant 1716 il n’existe plus que deux théâtres officiels à Paris: l’Opéra et la Comédie-Française créée en 1680. 1716 voit le retour des Italiens. La Comédie-Française reprend les succès de Corneille, racine et Molière ainsi que des tragédies du XVIII° signées notamment par Voltaire. La Comédie-Italienne propose des farces grossières ainsi que des comédies plus subtiles comme celles de Marivaux. A cela s’ajoute le théâtre « de la Foire », plus populaire.

La commedia dell’arte: née en Italie au début du XVI°, elle propose un théâtre codifié mettent en œuvre des personnages types qui ne changent pas d’une pièce à l’autre (ex des valets Arlequin, Polichinelle ou Scapin). L’intrigue n’est pas totalement écrite. Elle repose sur un schéma, un scénario ou canevas assez simple autour duquel les acteurs brodent et improvisent. Ils recourent notamment à des LAZZIS (jeux de scène: plaisanteries burlesques, jeux de mots, grimaces…). Ce théâtre italien a influencé toute l’Europe, Molière et Marivaux en ont même repris un certain nombre de personnages.

La pièce: L’Ile des esclaves est une comédie insulaire. Le dramaturge fait de l’espace clos de la scène une île sur laquelle des esclaves grecs révoltés ont instauré une république des esclaves et une nouvelle hiérarchie sociale. 4 personnages y font naufrage, deux couples constitués d’un maître et d’un valet/servante: Iphicrate et Arlequin puis Euphrosine et Cléanthis. Il reste alors à Trivelin et à ses comparses à les rééduquer. Cette comédie marque une certaine rupture avec les pièces précédentes de Marivaux puisque l’amour passe au 2nd plan tandis que la réflexion sur le rapport de domination prime. Le dramaturge mêle les registres et les personnages et joue sur la mise en œuvre des contraires. On peut considérer cette île comme une UTOPIE et la pièce comme une comédie humaniste. Arlequin est en effet le porte-parole d’une humanité bafouée. Il s’agit pour Marivaux de rappeler que l’appartenance et les différences sociales sont accidentelles tandis que l’égalité et la dignité des hommes sont fondamentales et naturelles. Cette comédie est donc bien un petit « cours d’humanité ».

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